Mardi, 29e semaine du temps ordinaire

Mémoire facultative de saint Jean-Paul II

Rm 5, 12.15b.17-19.20b-21

Ps 40, 7–10.17

Lc 12, 35-38

[…] Après avoir démontré, à l’aide de l’expérience et des Écritures, que la rédemption de l’homme vient de Dieu par la foi en Jésus-Christ et non par la circoncision, l’Apôtre commence à traiter de « notre » expérience chrétienne. Si quelqu’un rompt une relation d’amitié en offensant un ami, un désordre se crée dans son cœur et ne pourra être surmonté que quand cet ami l’accueillera et l’embrassera à nouveau, en acceptant ses excuses. En effet, dit Paul, la rédemption est le motif et la condition pour vivre en paix avec Dieu. Mais pour que les amis retrouvent leur amitié, il faut que quelqu’un fasse une médiation entre les deux, en disant au coupable que l’autre ne lui tient pas rancœur et qu’il l’attend le cœur ouvert. Et quand tout sera surmonté, le lien sera plus fort et la joie plus grande qu’avant. Or, poursuit Paul, sachant que celui qui sert de médiateur, c’est-à-dire Jésus, dut subir de nombreuses humiliations et souffrances pour me trouver et me convaincre de faire confiance à la bonté du Père, dont j’avais méprisé l’amour, mon cœur est profondément reconnaissant et se dispose avec joie à collaborer avec lui à l’œuvre de réconciliation.

[…] Celui qui a reçu la mission de médiation s’est révélé notre grand ami, en prenant sur lui le poids de tous les maux qui nous ont frappés quand nous étions seuls et égarés. Cette incomparable démonstration de l’amour divin resplendira pour nous dans l’histoire pour toujours, en éclairant le chemin des peuples. Paul sillonne le monde pour répandre cette bonne nouvelle. Jésus ne s’est pas sacrifié parce que nous étions Juifs ou Grecs, esclaves ou hommes libres, cultivés ou ignorants, riches ou pauvres, hommes ou femmes, mais simplement parce que nous étions des pécheurs en quête de pardon. Et son offrande a été dispensée sans que les hommes en aient aucun mérite.

Ce qui plaît le plus à Dieu ce n’est pas d’infliger une punition, mais plutôt de donner sans mesure sa sublime miséricorde. Après que Dieu a accompli cet ineffable mystère d’amour, absolument universel et gratuit, il est impossible — ajoute l’Apôtre — que Dieu n’achève pas l’œuvre de notre salut. La plénitude du salut concerne donc les biens futurs, les biens eschatologiques : la gloire et la vie éternelle. De la sorte, la paix et la réconciliation que nous recevons « maintenant » et que nous goûtons dans notre cœur sont orientées vers leur futur accomplissement, car elles sont le gage des dons que nous recevrons par la suite.

[…] Jésus-Christ est le libérateur! Par lui, la rédemption et la vie éternelle sont arrivées pour tous. Jésus est le « second » Adam, antithétique par rapport à notre ancêtre. Le premier être humain n’a pas eu foi en son Créateur, il a désobéi et rompu son amitié avec lui. Au contraire, Jésus est « l’Homme Nouveau », le Nouvel Adam, absolument fidèle et parfaitement obéissant, qui donne sa vie pour rétablir notre amitié avec Dieu. L’antithèse souligne l’incommensurable supériorité du bénéfice apporté par Jésus, par opposition au dommage infligé par Adam. « En effet, si la mort a frappé la multitude par la faute d’un seul, combien plus la grâce de Dieu s’est-elle répandue en abondance sur la multitude, cette grâce qui est donnée en un seul homme, Jésus-Christ » (cf. Rm 5, 15). Le contraste entre « un seul » et « multitude » met en évidence la portée universelle du nouveau lien d’amitié apporté par le Seigneur Jésus.

Le thème central du passage évangélique de Luc est la seconde venue du Seigneur dans la gloire, pour juger les vivants et les morts, comme nous le professons dans le Credo : « Il reviendra dans la gloire pour juger les vivants et les morts. » La parenthèse qui sépare le chemin du fidèle de ce rendez-vous inévitable est le temps de l’attente active. L’idée la plus importante du passage évangélique est l’invisibilité du maître qui, après avoir confié un patrimoine à cultiver et à faire fructifier, part, sans toutefois abandonner les siens à leur destin.

C’est dans cette façon de faire de Dieu que réside aussi le mystère de la liberté accordée à l’homme, qui peut choisir comment gérer le don de la vie sans pressions physiques, sans ressentir une présence envahissante. Dans les Saintes Écritures, la requête de se ceindre toujours les reins se trouve déjà dans Exode 12, 11, au moment de la préparation du repas pascal, avant le passage de l’ange de la mort et la sortie de la terre d’esclavage. Cela deviendra par la suite une formule commune pour désigner l’appel au service, dont Jésus donne lui-même un exemple magistral : « Avant la fête de la Pâque, sachant que l’heure était venue pour lui de passer de ce monde à son Père […], Jésus se lève de table, dépose son vêtement, et prend un linge qu’il se noue à la ceinture; puis il verse de l’eau dans un bassin. Alors il se mit à laver les pieds des disciples et à les essuyer avec le linge qu’il avait à la ceinture » (cf. Jn 13, 1, 4-5). Par ce geste, le service au nom de Dieu a été élevé au rang de sacrement de l’amour, à l’intérieur de l’Eucharistie qui permet à celui qui la reçoit d’avoir part à la vie de Jésus (cf. Jn 6, 30-58).

Ce n’est pas un hasard si le quatrième Évangile raconte la Dernière Cène avec le lavement des pieds. À Pierre, qui essaie de se soustraire à cette initiative, « indigne » de son Maître, Jésus dit : « Si je ne te lave pas, tu n’auras pas de part avec moi » (cf. Jn 13, 8). Laver les pieds des frères est un geste que le Maître confie à ses disciples comme emblème du style de vie à apporter à toutes les nations. Après la Résurrection de Jésus, les disciples sont dissuadés de continuer à regarder vers le ciel; ils sont plutôt encouragés à aller en mission pour accomplir tout ce que Jésus avait dit et fait, avec la promesse que le Maître reviendrait parmi les siens de la même manière qu’il était venu (cf. Ac 1, 11). On attend avec espérance le retour du Maître en se ceignant les reins, c’est-à-dire en servant les frères dans la foi, en leur annonçant et en les faisant participer au salut qui nous est offert en gage dans l’Eucharistie. La métaphore des lampes allumées (comme dans Ex 27, 20;  Lv 24, 2) donne à l’attente le caractère d’une veille active.

 L’apparente absence du maître peut induire la tentation de se substituer à lui, en prétendant devenir les arbitres absolus de la vie, de la sienne et de celle des autres, en faisant main basse sur les biens qui nous ont été confiés. Dans l’optique de Dieu, l’attente répond à la loi de l’amour. En celui qui vit les temps longs de l’attente, le désir de la rencontre face à face avec Dieu grandit : il faut être forts pour supporter le devoir de la parole donnée, mais sans en connaître l’échéance, soutenus par la promesse d’un retour sans préavis. Il est important d’être conscients que toutes les saisons d’une vie bien vécue, en cherchant et en faisant la volonté de Dieu, sont un kairos, un temps favorable pour être rappelés à la Maison. La vie sera un succès si le fidèle se trouve prêt pour cette rencontre.