Mercredi, 29e semaine du temps ordinaire

Rm 6, 12–18

Ps 124, 1b-8

Lc 12, 39-48

Dans toute la Lettre aux Romains, Paul soutient qu’il est inutile de se confier à la Loi mosaïque, car, loin de libérer l’homme, elle le réduit en esclavage et le condamne. En effet, avant l’arrivée de la Loi de Moïse, le péché existait déjà dans le monde, à cause d’Adam, de même que la mort. Mais, comme la Loi n’avait pas encore été révélée et qu’il n’existait encore aucun précepte, on ne pouvait imputer aux pécheurs leurs manquements, sous leur aspect formel de transgression, ni leur appliquer des sanctions prévues par la Loi. Toutefois, selon la loi naturelle inscrite dans le cœur, la responsabilité personnelle pour le péché commis demeure la même pour tous. Par conséquent, après avoir reçu la Loi, les Juifs virent seulement grandir leur responsabilité et, avec elle, leurs fautes.

L’attente judaïque était que dans les derniers jours, lors de sa venue, le Messie apporterait une nouvelle loi ou une réinterprétation de la Loi. Cette troisième période — que Paul nomme « la plénitude des temps » — fut inaugurée par la naissance et par la Pâque du Christ, l’Oint envoyé par Dieu. À partir de sa venue, nous avons donc été libérés de la Loi, déclare l’Apôtre, car la grâce du Seigneur Jésus a commencé à régner. Paul laisse de côté le récit de Noé et ce qu’il pourrait signifier quant à l’alliance, au péché et à la Loi. Il passe directement d’Adam à Moïse. Il entend ainsi affronter le problème, exclusivement en termes de Loi mosaïque, car c’est l’argument auquel certains recourent parmi les juifs, ou juifs-chrétiens, les faux-frères, pour imposer à tous la circoncision, comme nécessaire pour être rachetés et sauvés par Dieu.

Or, lorsque Paul affirme que la Loi a été involontairement la cause de la prolifération du péché et que, même indirectement, cela a fait déborder la grâce de Dieu qui s’est déversée sur l’humanité pécheresse, il s’expose à de nombreuses questions et critiques. Anticipant les objections qu’il n’aurait pas manqué de recevoir, Paul affirme que le chrétien, une fois qu’il s’approche du Mystère pascal du Christ mort et ressuscité, ne veut plus rien savoir du péché et de ses terribles conséquences.

Le fait que la justification du Christ nous rachète tous ne signifie pas que le pécheur puisse continuer à pécher comme il le faisait ou même davantage, en abusant de sa liberté dans le Christ ou en provoquant Dieu pour qu’il manifeste encore plus sa grâce. Le chrétien authentique se considère comme mort à cause du péché et vit exclusivement pour Dieu en Jésus-Christ. Par conséquent, n’étant plus soumis à la Loi, mais sous la grâce, le chrétien est exhorté à offrir son corps et tout son être pour ne plus pratiquer que le bien, l’amour réciproque et la justice; il est appelé à se consacrer entièrement au service de Dieu en faveur des autres.

Voilà la grande mission évangélisatrice de l’Église. En effet, la rédemption nous fait renaître grâce à un lien d’adoption filiale et implique le commencement d’une vie nouvelle à la lumière de l’Esprit saint. Cet enseignement de Paul au sujet de la Loi est parfaitement en harmonie avec celui de Jésus. L’administrateur qui a commis une erreur, en désobéissance à un ordre explicite de son maître, sera puni plus sévèrement que le serviteur qui a commis la même faute, mais sans connaître la loi en vigueur. Tel est, très simplement, l’enseignement exposé par l’Apôtre dans sa Lettre. La Loi a augmenté la responsabilité et donc la faute par transgression. Tous ceux qui ont reçu une autorité et des moyens dans les domaines religieux, social, politique, économique, juridique, militaire… recevront une punition d’autant plus grave qu’ils abuseront de leur pouvoir pour maltraiter, exploiter et opprimer le peuple de Dieu ou détruire sa maison, sa création. La question de Pierre : « Seigneur, est-ce pour nous que tu dis cette parabole, ou bien pour tous? » (cf. Lc 12, 41) ouvre l’horizon à la dimension communautaire de la vigilance. La parabole de Jésus s’adresse à tous les membres de la communauté ecclésiale, dont chacun est invité à remplir son devoir fidèlement, quotidiennement, sans rien renvoyer au lendemain.

Parmi ceux qui sont appelés à veiller, les détenteurs de rôles de guide au sein de la communauté ont une responsabilité plus grande. Le défi de servir Jésus-Christ et son Évangile, au lieu de se servir soi-même, concerne en premier lieu les chefs, les animateurs de la communauté. Celui qui préside à table doit s’assurer que les autres aient eu leur part avant de se servir. Jésus fait l’éloge de l’administrateur honnête et sage, celui qui ne s’est pas laissé séduire par la fascination du pouvoir et qui gère les biens avec le juste détachement. « Heureux ce serviteur que son maître, en arrivant, trouvera en train d’agir ainsi! Vraiment, je vous le déclare : il l’établira sur tous ses biens » (cf. Lc 12, 43-44).

La gestion des biens de la terre dans l’équité, la justice et la transparence sont des thèmes d’une grande actualité dans le monde contemporain, meurtri par l’avidité prédatrice à l’échelle mondiale et où souvent l’être humain vaut beaucoup moins que les marchandises et les choses. « Mais si le serviteur se dit en lui-même : “Mon maître tarde à venir”, et s’il se met à frapper les serviteurs et les servantes, à manger, à boire et à s’enivrer, alors quand le maître viendra, le jour où son serviteur ne s’y attend pas et à l’heure qu’il ne connaît pas, il l’écartera et lui fera partager le sort des infidèles » (cf. Lc 12, 45-46). Dans ces paroles, il est important de prêter attention à l’attitude du serviteur infidèle qui, dans son for intérieur, se convainc que l’arrivée du Seigneur est loin, ainsi qu’à la référence finale aux infidèles. La folie et l’athéisme vont de pair dans les Psaumes (14, 1; 53, 2) : « Dans son cœur le fou déclare : “Pas de Dieu!” » Pour celui qui décide d’exclure Dieu de son cœur, il ne sera certes pas facile d’accueillir le prochain et de reconnaître le dessein divin pour lui. L’Évangile déclare que le Seigneur reviendra comme juge et chacun devra rendre compte de ses actions. Ce n’est pas une menace. Il n’appartient pas à la pédagogie de Dieu de s’imposer en faisant miroiter un châtiment.

La communauté chrétienne est la maison du Père dans laquelle sont célébrés la vie et l’amour. Ce sont les choix de chacun qui détermineront la récompense ou l’exclusion. Dans l’optique de saint Paul et de l’Évangile, le mal sérieusement considéré, à la lumière de la certitude de la victoire du Christ sur la mort, constitue une sérieuse provocation pour la mission chrétienne. La lutte commencée par le Christ dans le cœur du disciple missionnaire, grâce à l’action de l’Esprit reçu au baptême, représente une dimension centrale de l’annonce et du témoignage chrétiens. La mission de l’Église, du fait même qu’elle est mue par la certitude de la victoire et de l’amour miséricordieux, ne craint pas ce combat contre le mal, sous toutes ses formes. Il est demandé aux croyants, à qui l’on a beaucoup donné, d’offrir, de proclamer et de partager, en annonçant, explicitement et avec confiance, qu’on ne peut être sauvé du mal et de la mort que par Jésus-Christ.