Jeudi, 29e semaine du temps ordinaire

Mémoire facultative de saint Antoine-Marie Claret

Rm 6, 19–23

Ps 1, 1–4.6

Lc 12, 49-53

Les textes bibliques de cette liturgie comportent tous un thème commun : la liberté accordée par Dieu à toute personne humaine, l’usage que l’on en fait et les responsabilités qui en découlent. Le passage de la Lettre aux Romains trace une ligne nette entre un chemin au service du péché et une vie placée sous le signe du Christ. Il en dessine aussi l’aboutissement : le produit final des œuvres peccamineuses est la mort, et la mort représente une séparation sans possibilité de retour. C’est le sort que s’inflige celui qui décide obstinément d’exclure Dieu de sa vie. Le cadre que Paul laisse entrevoir correspond parfaitement à celui de l’Évangile. La sombre possibilité de refus de l’Évangile et la condamnation qui s’ensuit s’opposent au vaste horizon de la vie éternelle fondé en Jésus-Christ.

Paul, qui a vécu à l’enseigne de la stricte observance des préceptes religieux comme voie maîtresse pour obtenir le salut, a à cœur de souligner à maintes reprises que la communion avec Dieu par Jésus-Christ est un don immérité. Personne ne peut réclamer que Dieu le lui doive. Le salut est une grâce que l’homme est invité à accueillir dans sa vie et à cultiver.

Malgré sa brièveté, ce passage de l’Évangile de Luc contient un vibrant message, avec des images et des accents si forts qu’aucun de ceux qui l’entendent ne peut rester indifférent. Il s’agit avant tout d’un discours qui transmet un sentiment d’imminence qui exige de prendre position. La manifestation de Dieu en la Personne de Jésus-Christ a allumé une flamme dans l’histoire de l’humanité et dans celle des individus. Dans la Bible, le feu symbolise la Parole du Seigneur proclamée par le prophète (cf. Jr 5, 14; 23, 29; Si 48, 1). Une parole semblable à un marteau qui, en frappant la roche (cf. Jr 23, 29), fait jaillir des milliers d’étincelles. « Je suis venu apporter un feu sur la terre » (cf. Lc 12, 49). Dans ce passage, le feu se rapporte aux réponses divergentes que suscitent la personne et le message de Jésus : la division, non seulement parmi les étrangers, mais même entre les membres d’une même famille.

On remarque une continuité entre ce texte et la prophétie de Syméon, selon laquelle cet enfant encore dans les langes allait devenir un signe de contradiction (cf. Lc 2, 34). Le feu est également utilisé pour faire passer un message de réconfort : « Quand tu marcheras au milieu du feu, tu ne te brûleras pas » (cf. Is 43, 2). Jean-Baptiste baptisait avec l’eau, par la suite Jésus baptisera avec le feu (cf. Lc 3, 16). C’est sous la forme de langues de feu que l’Esprit saint descendra sur l’Église rassemblée dans la salle supérieure, le jour de la Pentecôte (cf. Ac 2, 2-4). Le feu est aussi utilisé comme image pour exprimer le jugement de Dieu. Tout sera soumis à l’épreuve du feu, pour séparer la paille et le grain. D’où l’exhortation de l’Apôtre Paul : « Mais que chacun prenne garde à la façon dont il contribue à la construction. La pierre de fondation, personne ne peut en poser d’autre que celle qui s’y trouve : Jésus-Christ. Que l’on construise sur la pierre de fondation avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses, ou avec du bois, du foin ou du chaume, l’ouvrage de chacun sera mis en pleine lumière. En effet, le jour du jugement le manifestera, car cette révélation se fera par le feu, et c’est le feu qui permettra d’apprécier la qualité de l’ouvrage de chacun. Si quelqu’un a construit un ouvrage qui résiste, il recevra un salaire; si l’ouvrage est entièrement brûlé, il en subira le préjudice. Lui-même sera sauvé, mais comme au travers du feu » (cf. 1 Co 3, 10b-15).

Le feu que Jésus est venu apporter sur la terre est lié, d’une manière évidente, à son baptême. Quand son baptême aura lieu, c’est-à-dire sa passion, le feu qu’il est venu apporter, c’est-à-dire le don de l’Esprit, s’allumera. Ainsi, par deux figures rhétoriques, Jésus décrit le Mystère pascal et le fruit qu’il a apporté parmi nous. Jean-Baptiste, en effet, avait annoncé que celui qui allait venir était plus puissant que lui, quelqu’un dont il n’était pas digne de défaire la courroie de ses sandales. Si lui baptisait par l’eau pour préparer la voie au Seigneur, en invitant les personnes à se repentir et à se convertir, le Fils du Très-Haut viendrait pour baptiser par l’Esprit saint et par le feu, afin que toute créature voie le salut de Dieu et ses merveilles. La réalisation de cette promesse est décrite par Luc dans les Actes des Apôtres, avec le récit de la Pentecôte, quand l’Esprit, don pascal, est descendu sur l’Église sous forme de langues de feu, la revêtant d’une force prophétique pour lancer la mission évangélisatrice.

Luc doit avoir été témoin de nombreux conflits familiaux durant ses voyages missionnaires dans le monde entier […] Beaucoup de ces conflits survenaient dans les synagogues, comme le rapportent les récits des Actes des Apôtres, car certains acceptaient l’annonce et d’autres la refusaient. Et, bien sûr, différents membres d’une même famille participaient aux rites à la synagogue. Cela nous renvoie à une autre phrase de Jésus, qui exige de ses disciples un amour plus grand que l’amour qu’ils portent à leur famille. La raison est très simple : il est la source de l’amour. C’est lui qui nous enseigne à aimer véritablement, en donnant sa vie pour les personnes que nous aimons.

L’amour uniquement motivé par les liens familiaux est très fragile. En revanche, celui qui devient disciple de Jésus non seulement apprend à aimer vraiment les membres de sa famille, mais il abandonne toute avidité et hypocrisie, tout égoïsme et discrimination, en ouvrant son cœur à la fraternité universelle, en accueillant avec un amour sincère les personnes différentes de lui, par la religion, l’ethnie, la culture, la couleur de peau, le statut social : des personnes jusque-là inconnues. Toutefois, cela peut provoquer des inimitiés de la part de la famille et de la communauté qui n’aiment pas ce qui est différent, qui n’acceptent pas les nouveautés qui peuvent miner leurs traditions et leurs convictions, qui ne comprennent pas et rejettent cette nouvelle façon de vivre, véritable révolution spirituelle et sociale. Comme le dit Luc : « La Loi et les Prophètes vont jusqu’à Jean le Baptiste; depuis lors, le royaume de Dieu est annoncé, et chacun met toute sa force pour y entrer » (cf. Lc 16, 16).

La paix est une constante dans les discours de Jésus (cf. Mt 5, 9) et dans ses réactions, notamment face aux provocations et à la violence : il est le Prince de la Paix, il est « notre paix » (cf. Ep 2, 14). Il incombe à la personne interpellée par Jésus de décider dans quel camp elle veut s’engager. Le feu que Jésus offre réchauffe les cœurs, surtout de ceux qui ne savent pas où aller. Qu’il nous accompagne, comme il le fit incognito avec les disciples d’Emmaüs qui, au terme d’une journée pénible et avilissante, professèrent : « Notre cœur n’était-il pas brûlant en nous, tandis qu’il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures? » (cf. Lc 24, 32). Ce fut le début d’un nouveau départ, le renouveau d’une vocation que le Seigneur n’avait jamais révoquée malgré les vacillements des Apôtres. […]