Mardi, 30e semaine du temps ordinaire de la Férie

Rm 8, 18–25

Ps 126, 1b-6

Lc 13, 18-21

Le Psalmiste, fasciné par la beauté de la création, se demande : « À voir ton ciel, ouvrage de tes doigts, la lune et les étoiles que tu fixas, qu’est-ce que l’homme pour que tu penses à lui, le fils d’un homme, que tu en prennes souci? » (cf. Ps 8, 4–5). Combien de fois avons-nous été fascinés par la beauté de la création, en contemplant une nuit étoilée, assis le long des berges d’un fleuve caressés par une brise légère, en admirant un coucher de soleil ou un arc-en-ciel, ou en regardant des enfants jouer ensemble, heureux, sans distinction de race, de couleur ou de classe sociale? Combien de fois nous sommes-nous demandé : pourquoi ce monde merveilleux qui nous accueille et nous héberge pendant une brève période doit-il souffrir de tant de violence à cause de nous? Pourquoi ne pouvons-nous pas vivre en paix et en harmonie, en faisant de la maison commune un paradis de coexistence fraternelle? Comme les projets humains sont insensés!

Dans le passage tiré de la Lettre aux Romains, Paul semble indiquer un lien profond et mystérieux qui unit l’homme à toutes les autres créatures, un lien qui rend l’être humain porte-parole de toute l’œuvre divine de la création, et même responsable de celle-ci. L’univers tout entier trouve en lui sa conscience et se manifeste à travers lui, il se fait connaître et révèle progressivement ses innombrables et magnifiques secrets. L’Apôtre s’en remet à la longue tradition biblique, qui considère l’homme comme l’interprète de la louange que toute la création fait monter vers son Seigneur : la nature, les êtres vivants et tous les éléments du monde, y compris le temps et l’espace.

Les auteurs bibliques, hommes et femmes, qui se sont succédé au fil des siècles, ont emprunté diverses formes littéraires pour parler du monde et de ses créatures, naturellement tel qu’ils étaient connus à leur époque. Ils s’exprimaient dans un langage poétique, par des psaumes et des hymnes, des chants et des doxologies, des prosopopées et des récits, mais toujours avec un regard de foi, avec stupeur et gratitude pour tout ce que Dieu appelait à l’existence, par le pouvoir de sa Parole. C’est la raison pour laquelle la Parole du Créateur est imprimée dans toute la création, qui manifeste à sa manière quelque chose de la gloire divine et de son infinie beauté, quelque chose de son amour tendre et innocent, quelque chose de sa sagesse et de son intelligence, qui pénètre tout en s’unissant harmonieusement en une symphonie silencieuse de vie polyédrique.

Mais l’activité créatrice de Dieu n’est pas encore finie, car le Père Créateur n’a jamais cessé d’être présent dans le monde et dans l’histoire de l’humanité, en donnant vie et espérance, en guidant le destin des nations et en préparant pour elles un futur merveilleux, un monde avec des cieux nouveaux et une terre nouvelle. Dans tous les principaux événements de l’histoire d’Israël […], nous percevons la présence de Dieu et l’initiative qu’il a prise pour que tout ceci se produise. Nous pouvons dire que dans le fleuve de l’histoire humaine coule l’eau puissante de la grâce de Dieu. C’est avec un amour immense, une pédagogie paternelle et une douceur maternelle qu’il révèle progressivement, par des actes et des paroles, son projet de salut qui embrasse toute la création.

Isaïe décrit ainsi la joie de l’univers pour la libération de son peuple : « Cieux, criez de joie pour l’action du Seigneur. Acclamez, profondeurs de la terre! Montagnes, éclatez en cris de joie, vous, forêts, et tous vos arbres! Car le Seigneur a racheté Jacob, en Israël il manifeste sa splendeur » (cf. Is 44, 23). L’intervention libératrice du Seigneur fait en sorte que l’histoire, malgré l’obstination et la rébellion des hommes, devient, de fait, une histoire de salut, qui triomphera sûrement puisqu’elle dépend de son amour éternel, de son pouvoir infini et de sa fidélité éprouvée. C’est en cela que réside l’authentique espérance chrétienne. Même si l’homme s’éloigne de Dieu et veut se débarrasser de lui, en tentant de prendre sa place pour posséder le monde, en semant la guerre, la haine et la destruction, dans sa tentative permanente de prévaloir sur les autres, Dieu continue de guider le monde en le conduisant du chaos à l’ordre, de la stérilité à la fertilité, de la solitude à la communion, de la division à l’union. Il le fait en choisissant les personnes, en illuminant les cœurs, en répartissant dons et talents, en renforçant la volonté de faire le bien. Au cours de son histoire, le peuple de Dieu a nourri sa confiance dans l’amour de Dieu et dans le dessein du salut. C’est encore Isaïe qui ravive cette espérance : « Oui, voici : je vais créer un ciel nouveau et une terre nouvelle, on ne se souviendra plus du passé, il ne reviendra plus à l’esprit. Soyez plutôt dans la joie, exultez sans fin pour ce que je crée. Car je vais recréer Jérusalem, pour qu’elle soit exultation, et que son peuple devienne joie » (cf. Is 65, 17–18).

À partir du Mystère Pascal, où resplendit toute la lumière de la puissance et de l’amour fidèle de Dieu, Paul peut contempler dans l’espérance la fin glorieuse de l’histoire, avec la participation de la création tout entière. Semé dans nos cœurs, c’est le dynamisme du Royaume qui se développe vers sa plénitude; mêlé à notre humanité, c’est le levain de la Parole qui nous fait agir comme une créature nouvelle. L’Esprit nous fait désirer, nous rend activement parties prenantes et nous fait attendre avec persévérance la manifestation de la gloire promise aux fils de Dieu. Sœur terre « crie en raison des dégâts que nous lui causons par l’utilisation irresponsable et par l’abus des biens que Dieu a déposés en elle. Nous avons grandi en pensant que nous étions ses propriétaires et ses dominateurs, autorisés à l’exploiter. La violence qu’il y a dans le cœur humain blessé par le péché se manifeste aussi à travers les symptômes de maladie que nous observons dans le sol, dans l’eau, dans l’air et dans les êtres vivants. C’est pourquoi, parmi les pauvres les plus abandonnés et maltraités, se trouve notre terre opprimée et dévastée, qui “gémit en travail d’enfantement” (cf. Rm8, 22) » (Laudato si’, 2).

La véritable préoccupation de la Lettre du pape François sur la création est une critique chrétienne sérieuse qui apporte des propositions face à l’anthropocentrisme moderne, destructeur de la communion entre l’homme et la femme et des relations pacifiques entre les communautés humaines et les peuples. La réduire à une vague invitation à préserver la nature et la planète signifie la vider de sa force critique et constructive, qui lui vient de la foi en Jésus-Christ, centre du cosmos et de l’histoire. L’accomplissement rénovateur de la création dans la Pâque de Jésus manifeste tout le soin et tout l’amour que Dieu déverse sur ses œuvres, qu’il ne laissera jamais tomber dans le néant à cause de la destruction due à notre péché. Et si la contemplation de la nature est fascinante, il est encore plus enchanteur de contempler l’histoire du salut […], qui triomphe de notre péché et qui nous fait nous exclamer : « Quelles merveilles le Seigneur fit pour nous : nous étions en grande fête! » (cf. Ps 126, 3).