Vendredi, 26e semaine du temps ordinaire

Mémoire de saint François d’Assise

Ba 1, 15-22

Ps 79, 1b-5, 8–9

Lc 10, 13-16

Pour parvenir à une compréhension plus profonde de la mission à laquelle tous les chrétiens sont appelés, il est utile de partir des paroles de Jésus dans l’Évangile de Luc 10, 13-16. […] Le discours de Jésus qui accompagne l’envoi en mission des disciples est complété par une sévère admonestation à l’encontre des villages de Corazine et de Capharnaüm en Galilée. (cf. Lc 10, 13-15). Ces villages palestiniens avaient été témoins des miracles accomplis par Jésus pour accompagner son annonce du Royaume de Dieu (cf. Mt 11, 21). C’est à Capharnaüm que s’était manifestée la première attitude de rejet de l’annonce de Jésus (cf. Lc 4, 23), pourtant Jésus y avait manifesté la puissance du « Royaume de Dieu » (cf. Lc 4, 31-41) et c’est là qu’un centurion de l’armée romaine, un païen sympathisant du judaïsme, avait professé sa foi en Jésus (cf. Lc 7, 1-10). Bethsaïde était le village natal de Philippe, l’un des Douze (cf. Jn 1, 44; 12, 21). L’avertissement sévère de Jésus adressé aux villages palestiniens, qui avaient été les destinataires du bien accompli par Jésus et où il avait reçu des réponses de foi surprenantes, n’a jamais été une condamnation définitive, irréversible.

À la fin du discours adressé aux disciples envoyés en mission, Jésus rappelle l’importance de la mission même de l’évangélisation : évangéliser et être évangélisé comportent des responsabilités inéluctables face au jugement divin […] qui est évoqué comme point de référence suprême, à la fin des temps (cf. Lc 10, 14-15). Avant cela, la porte du repentir et de la conversion est toujours restée ouverte, notamment à travers les voies mystérieuses de la providence et de la miséricorde divines. Jésus s’identifie à ceux qu’il a envoyés et parle explicitement du risque, dans ces cas-là, de refuser Dieu lui-même, quels que soient le motif ou la foi religieuse qui amènent à rejeter l’évangélisation accomplie par les disciples de Jésus (cf. Lc 10, 16).

Le traumatisme de l’Israël biblique à la suite de l’exil à Babylone est l’événement sur lequel il convient de méditer et dont il faut partir pour comprendre la longue prière attribuée à Baruch (cf. Ba 1, 15; 3, 8) dans le livre qui porte son nom. La prière de Baruch part de la constatation que tout ce que le prophète Jérémie avait annoncé aux exilés de la première déportation babylonienne (cf. Jr 29, 4–23) s’était réalisé, et que le temps était venu de prier pour que les dominateurs babyloniens vivent longtemps, afin de ne pas subir d’autres rétorsions plus lourdes encore (cf. Ba 1, 11-12). […] La prise de conscience d’une histoire de péché qui a impliqué toutes les générations de l’Israël biblique, depuis la libération d’Égypte (cf. Ba 1, 15-22), est désormais fondamentale.

L’obstination à ne pas vouloir écouter la voix du Seigneur a fait précipiter l’Israël biblique dans le désastre de l’exil et dans le silence de Dieu ou dans l’incapacité d’entendre sa voix. Au centre de ce repentir, il n’y a ni l’histoire, ni les conditions d’Israël, mais le Seigneur. C’est cela le vrai repentir, le vrai parcours de conversion. Le Seigneur n’est pas resté étranger à ce qui est arrivé dans l’histoire, pour autant que cela puisse avoir été causé par la volonté de domination et par la cruauté d’une politique internationale impitoyable; il faut donc en comprendre le sens profond comme une expression de sa « justice » (cf. Ba 1, 15), entendue comme la volonté de ramener l’Israël biblique au centre de sa vocation.

La découverte de cette justice de Dieu est un don du Seigneur, car on ne peut pas la confondre avec le sens de culpabilité ou la résignation à laquelle on s’abandonne pour se réconcilier avec la vie; elle se trouve même aux antipodes de la rébellion ou de la désertion définitive loin du Seigneur. Cette prière part du présent le plus proche pour remonter aux origines de l’Israël biblique (cf. Ba 1, 15-16) : la catastrophe et le traumatisme de l’exil touchent toute son histoire et s’expliquent surtout à la lumière du péché contre le Seigneur et contre sa parole (cf. Ba 1, 17-18). « Pécher contre le Seigneur », c’est échouer dans le rapport avec lui : c’est une tragédie structurelle, qui se consume concrètement, consciemment, mais aussi dans l’insouciance, en une « désobéissance » quotidienne au Seigneur, en refusant « d’écouter sa voix » qui se fait pourtant entendre par ses « décrets ». L’Israël biblique ne peut pas inventer une façon de prétendre avoir un rapport avec Dieu.

Les paroles de Baruch laissent entendre que le désastre vécu dans l’histoire de péché et dans l’exil a compromis, aux yeux des païens, jusqu’à la crédibilité des rois, des chefs et des prophètes        (cf. Ba 1, 16). Cette histoire de péché n’est pas le dernier mot : les catéchèses de Moïse avaient prévu que, grâce à l’élan de la conversion, l’Israël biblique serait recueilli par le Seigneur (cf. Dt 30, 1-4).

L’histoire de l’Israël biblique, qui redevient l’Israël de Dieu, est aussi l’histoire de l’Église qui, par sa foi dans le Christ, entre dans l’Israël de Dieu. Tout comme la dure mise en garde de Jésus aux villes de Galilée n’est pas une sentence définitive d’abandon, de même l’exil de l’Israël biblique ne constitue pas la conclusion de l’histoire. Le chemin de conversion, qui devrait être caractérisé par la reconnaissance d’un péché personnel et structurel, est toujours un don du Seigneur […].