Il faut aller à la rencontre de l’autre pour réussir la mission*

En septembre 2016, j’ai rencontré Martin Brunner-Artho. Nommé directeur national des Œuvres pontificales missionnaires en Suisse en 2012, il est parmi les rares laïcs au monde à détenir ce poste aux OPM. Missionnaire dans l’âme, il nous trace son parcours missionnaire qui l’a aidé à mieux comprendre ce à quoi toute l’Église est appelée. Témoignage.

Être directeur national des OPM demande une ouverture considérable à d’autres pays et cultures. L’intérêt de Martin pour les autres cultures se manifeste lorsqu’il est jeune homme alors qu’il fait un voyage en Asie.

« Je me rappelle les belles rencontres que je faisais avec les gens et les moments d’échange qu’on avait, se souvient Martin. J’y ai pris goût, mais je voyais qu’on était toujours limités par le temps, par l’éventualité de devoir se quitter. C’est alors que j’ai pris la décision de prolonger mon séjour. Cela m’a permis de cheminer davantage avec les personnes. »

De retour dans son pays, Martin désire un jour revivre ce genre d’expérience. Son souhait est comblé, puisqu’il se marie avec une femme qui avait choisi d’être infirmière parce que, affirmait-elle, cette profession était utile partout dans le monde. Martin ne peut pas demander mieux. « Je me considère chanceux, et j’en suis heureux », me dit-il en souriant.

L’engagement missionnaire

Martin entreprend des études en théologie et en travail social afin de devenir un assistant pastoral, une profession qui existe dans l’Église catholique suisse. Ses études terminées, sa femme et lui jugent qu’il serait opportun d’aller travailler à l’étranger. Où ? Comment ? Sous quelle forme ? Martin n’est pas certain. « À ce moment-là, je voulais faire quelque chose soit dans le champ du développement humain ou dans celui de la Mission. Au début, j’étais plus enclin à choisir le développement, avoue-t-il. La seule référence à la Mission que j’avais était celle d’un grand-oncle missionnaire en Afrique qui avait une longue barbe et portait un chapeau de style tropical. À l’époque, cela ne me disait rien. » Le laïc finit par devenir membre affilié de la Société missionnaire de Bethléem, une société de vie apostolique qui a été fondée en Suisse. C’est ainsi que Martin et sa femme se retrouvent en mission en Bolivie, plus précisément dans la zone d’El Alto, à côté de La Paz. Et quelle mission on leur confie !

« L’évêque d’El Alto nous a donné une tâche privilégiée, considère Martin. Il nous a dit : “J’ai une très grande paroisse, tellement grande qu’il faudra la diviser en deux. Il faudra donc commencer à développer un centre pastoral pour en faire éventuellement une paroisse à part entière.” »

Il va sans dire que le défi est de taille. Il faut presque partir de zéro, se rappelle Martin, car il n’y a qu’une communauté ecclésiale de base. Mais le couple est déterminé à y arriver.

« Nous étions au Nord de la Bolivie. La plupart des gens étaient issus de la culture aymara, précise le missionnaire, mais ils parlaient l’espagnol. Nous avons tranquillement commencé à cheminer avec eux. Nous faisions des célébrations de la Parole ensemble. La catéchèse, elle, se donnait dans les locaux de l’école parce qu’il n’y avait rien d’autre comme espace. Une salle multifonctionnelle a éventuellement été construite. Avec le temps, la communauté a grandi et, après cinq ans, nous avions quatre communautés ecclésiales de base, un groupe de jeunes, des enfants de chœur, etc. Ce furent cinq ans de ma vie qui m’ont beaucoup marqué»,

conclut Martin d’un air de fierté.

Retour en mission…

en famille Après une première expérience missionnaire plutôt réussie, Martin et son épouse retournent dans leur pays. Il travaille alors dans une paroisse en tant que diacre permanent – Martin a été ordonné en Bolivie, « mais ça, me dit-il, c’est une autre histoire ». Le couple s’installe et fonde une famille. Après quelques années de service, le diacre se trouve devant deux choix : la possibilité de continuer son ministère dans une paroisse qui n’a plus de prêtre et aurait besoin d’un ministre et l’occasion de retourner dans un autre pays de mission.

« Après y avoir réfléchi, ma femme et moi avons opté pour ce dernier choix, raconte-t-il, parce que nous avons vu que c’était encore possible, étant donné que nos enfants étaient encore jeunes à l’époque. »

La Société missionnaire de Bethléem les envoie donc au Kenya. Là-bas, Martin exerce le poste de responsable local de la Société. Il travaille dans les secteurs de la pastorale Biblique et de la catéchèse dans une immense paroisse de Nairobi, et ce, pendant quatre ans.

Une proposition intéressante

Une fois leur mission au Kenya terminée, Martin et sa famille retournent en Suisse où l’évêque lui confie deux petites paroisses dans une région rurale. Cependant – vous l’aurez deviné –, une autre mission attend le missionnaire suisse…

« Un jour, se souvient-il, je reçois un appel de la part du président du conseil de fondation de Missio (N.D.L.R. : les OPM en Suisse). Il me dit : “Martin, je sais que tu es très bien installé à la campagne. Mais tu es un homme avec une histoire, avec un parcours intéressant. Tu as fait du travail pastoral en Amérique latine et en Suisse. On cherche un directeur national et ce pourrait être toi.” »

Surpris par cette proposition, Martin ne sait pas trop quoi penser. Comme il ne connaît pas très bien Missio, il décide de faire quelques recherches sur le Web pour savoir de quoi il est question. Le choix n’est pas évident.

« Je me sentais à l’aise en paroisse. J’aimais ce petit travail où je devais tout faire, confie Martin. Je n’avais même pas de secrétaire. Mais bon, la Mission m’intéressait quand même. Alors, j’ai fini par accepter la proposition. »

Une fois que le grand saut est fait, le nouveau directeur national prend conscience du « monde » dans lequel il vient de mettre les pieds.

« Du coup, je suis passé d’un microcosme à un macrocosme. J’étais un peu surpris par ma tâche, du fait qu’il fallait diriger une œuvre dans laquelle nous gérons plusieurs millions de dollars (USD) par année. D’ailleurs, j’ai dû faire une formation en gestion. En tout cas, tout cela me faisait presque un peu de peur »,

dit-il avec ironie et en riant.

Qu’est-ce que la Mission ?

Après quatre ans à la direction de Missio Suisse, Martin se sent bien à l’aise dans ses fonctions et, surtout, passionné par son travail au service de la Mission. Y a-t-il une leçon, un apprentissage en particulier qui lui a été précieux dans son travail ? Je lui pose la question :

« J’ai réalisé qu’au bout du compte, la Mission est le centre. C’est la raison d’être de l’Église ! Parce qu’une Église sans mission, qu’est-ce que c’est ? C’est une association de longue tradition avec des gens qui aiment des rites culturels et cultuels. Mais qu’en est-il du contenu ? La Mission, me dit Martin, est cette tâche que nous avons reçue de Jésus Christ, celle de vivre et de proclamer l’Évangile du Père. »

Pour le diacre, ce que Jésus veut de nous ultimement, ce n’est rien d’autre que de créer une communauté parmi les hommes, parce que nous sommes tous frères et soeurs. « Et c’est justement dans cette fraternité que nous partageons, que nous pouvons rencontrer le Christ », m’explique-t-il. Martin évoque une citation du pape François qui, selon lui, est un très bel exemple de ce qu’est la Mission.

« Le Pape, raconte-t-il, a dit quelque chose dans ce style : “Tu veux que quelqu’un soit catholique? Non, non, non ! Va plutôt à sa Rencontre et sois son frère, et Jésus fera le reste”. « Il y a trois éléments importants dans ce message. D’abord, le Pape dit non au prosélytisme parce que le but de la Mission n’est pas de faire grandir l’Église pour le plaisir d’augmenter le nombre de baptisés; deuxièmement, la Mission est avant tout une rencontre, c’est-àdire une véritable rencontre entre frères et soeurs; troisièmement, la Mission est une rencontre qui ouvre à la transcendance, à la présence même de Dieu. Et si cette rencontre est ouverte à la présence de Dieu, ce sera Dieu qui provoquera la conversion chez un individu. Ce n’est pas moi qui produis la conversion d’un autre, je ne peux pas convertir l’autre. C’est plutôt la personne qui se convertit… en toute liberté. Sans la liberté de la personne, cette dynamique n’est pas possible »,

affirme le missionnaire. Donner du sens à notre identité missionnaire Cette conception de la Mission que vient de décrire Martin paraît tout à fait cohérente avec le style missionnaire du Christ tel que les évangiles le rapportent. Faut-il aussi qu’elle soit intégrée et mise en pratique.

« Parfois, ce n’est pas facile, avoue Martin. En Suisse, j’essaie d’aller dans les paroisses, de participer aux assemblées, de rencontrer les divers groupes et réseaux de responsables pastoraux dans notre Église. Quand je salue les personnes, je me présente à elles en tant que missionnaire, mais aussi en tant que confrère dans la Mission. Parce que, il ne faut pas l’oublier, ces personnes ont toutes reçu la missio canonica, c’est-à-dire qu’elles ont toutes été officiellement envoyées en mission par l’évêque. « J’aime aussi transmettre quelques notions sur la richesse de notre Église universelle. Prenons l’exemple des communautés de base, un modèle qui fonctionne en Amérique latine, en Afrique, en Asie. Et pourquoi pas chez nous ? Ou sommes-nous trop orgueilleux pour accepter un concept qui a été créé et développé dans les pays qui furent jadis des terres de mission ? »

Parallèlement, le directeur national considère que les OEuvres pontificales missionnaires constituent également une richesse pour l’Église universelle.

« Cette année, par exemple, nous étions 118 directeurs nationaux à notre Assemblée générale annuelle à Rome, et nous avons quand même réussi à nous entendre, nous qui venons de tous les continents. C’est une expérience de communauté très belle à vivre, que ce soit pendant l’Assemblée même ou pendant ces moments où nous partageons ensemble autour de la table. « En Suisse, comme au Canada, les gens se plaignent parce qu’il y a encore beaucoup de problèmes dans l’Église et que beaucoup ne pratiquent plus. Mais, assure-t-il, le fait de savoir que nous formons une communauté à l’échelle du monde donne de l’élan pour continuer notre travail. »

*Ce texte est tiré de la Revue Univers  numéro 4 de l’année 2016, revue d’information et d’animation missionnaire au service de l’Église canadienne, publiée par l’Œuvre pontificale de la propagation de la foi.