Faire l’expérience de la mission, peu importe où*

Pour connaître une personne, il faut d’abord connaître son pays. C’est du moins l’adage qu’on pourrait appliquer au père René Beshman, o.m.i., originaire du Sri Lanka.  qui commence notre rencontre en me décrivant son pays. Le Sri Lanka, m’explique-t-il, est une île qui se situe au sud-est de l’Inde. Le pays a une population d’environ 25 millions d’habitants. Il y existe trois groupes ethniques principaux: les Cinghalais, qui représentent 65% de la population, les Tamouls, 25% à 30%, et les musulmans, qui en constituent le reste. Une particularité : le taux d’alphabétisation du pays est de 85%. René est Tamoul, donc de tradition catholique, puisque les Tamouls ont été convertis au christianisme par les Portugais au 16e siècle. Sinon, la religion de son peuple est l’hindouisme. Les Néerlandais sont arrivés et ont commencé à gouverner en 1640. René raconte que les catholiques ont beaucoup souffert de l’emprise des Hollandais, beaucoup ayant subi le martyre. Il aura fallu attendre l’arrivée des Britanniques en 1790 pour qu’ils puissent éprouver enfin la liberté religieuse.

Oblat, tout naturellement

Avec le temps, des congrégations missionnaires s’installent au pays – les Franciscains, les Jésuites, les Bénédictins ainsi que les Missionnaires oblats de Marie-Immaculée, la congré- gation à laquelle appartient René.

«Au Sri Lanka, il y a trois villes principales : Jaffna, Colombo et Kandy. Les Oblats se sont établis à Colombo ainsi qu’à Jaffna, ma ville natale, m’explique-t-il. Ma paroisse d’enfance est sous la responsabilité de ma congrégation, et ce, depuis plusieurs années. C’est comme cela que j’ai connu les Oblats. Je suis allé étudier à leur séminaire quand j’avais 15 ans. Je me souviens qu’une des premières choses qui m’avait frappé quand je suis entré au séminaire, ce fut de découvrir que c’était un endroit bien différent de ce que j’avais imaginé, moi qui pensais que les séminaires étaient tous pareils.»

René finit par choisir une congrégation missionnaire. Un choix qu’il ne regrette pas. Au contraire.

«Le monde des Oblats est très vaste, lance-t-il. Selon moi, tous les prêtres devraient appartenir à une communauté religieuse.» Je lui demande pourquoi… «Selon moi, et je le dis sans aucune prétention ni aucun jugement, si vous êtes prêtre dans un diocèse, vous restez « coincé » là. Vous travaillez jusqu’à votre mort à ce même endroit. Tandis que pour un religieux, les perspectives sont plus larges. Dans mon cas, ce choix de vie me donne plus d’élan, plus de sens à mon existence. En tout cas, être un religieux me rend plus heureux, plus motivé pour aller faire mission.»

Au cœur des valeurs évangéliques

À ses débuts comme prêtre, en 2006, la province oblate demande à René de faire de la prédication. Pendant deux ans et demi, il prêche des neuvaines et fait partie d’équipes missionnaires qui font la tournée de paroisses, rendant visite aux gens dans leur maison, administrant les sacrements, etc. À la même époque, l’oblat collabore avec la commission Justice et paix. Une tâche qu’il apprécie pour une cause qui lui tient à cœur. Et c’est compréhensible, car le peuple tamoul était opprimé politiquement et linguistiquement par le peuple cinghalais qui était majoritaire. La discrimination se faisait sentir partout.

« Vous savez, quand on est opprimé par la majorité, cela provoque l’urgence de lutter et de parler contre l’injustice, d’être la voix des sans-voix, me dit René, d’un ton senti. C’est ce que le prêtre est appelé à faire. Mais c’est une chose difficile, car sa vie peut être menacée. Beaucoup de prêtres disparaissent ou sont torturés, par exemple.»

Défis et épreuves

Le chemin de René prend une autre direction quand, lors de changements au niveau de l’administration de sa province religieuse, on lui confie le poste de trésorier provincial ainsi que celui de coordonnateur de projets.

«C’était une responsabilité assez grande pour moi, se rappelle-t-il. D’autant plus que cela faisait à peine deux ans que j’avais été ordonné prêtre. Mes prédécesseurs trésoriers étaient assez âgés et je n’avais que 33 ans.  Ce furent des moments difficiles.»

En 2009, la guerre civile venait de se terminer. Les combattants indépendantistes ont alors été éradiqués par les forces gouvernementales. Quelque soixante mille personnes ont été massacrées durant une période de six mois. Des gens ont été menés par la force à des camps de concentration, beaucoup de personnes ont été violées… Tellement de choses horribles sont arrivées.

« Après la guerre, poursuit René, il a fallu rebâtir nos infrastructures. Tout était à refaire pour les institutions majeures du pays. Beaucoup de choses se sont passées pendant six ans. Il a fallu que je sois ferme avec les gens, que je fasse des choix difficiles sur le plan administratif et aussi à l’égard des projets. Bref, que je mette de l’ordre un peu partout. J’ai gagné beaucoup d’ennemis (rires). Ce furent des moments pénibles. Mais tout cela m’a fait acquérir de l’expérience de vie. C’est quelque chose qui ne peut pas s’acheter avec de l’argent ni avec rien d’autre au monde. J’ai constaté que, pendant six ans, j’avais un travail de grande importance, et j’ai été fidèle à cet engagement. À la fin, toutes les personnes autour de moi, même celles qui ne m’aimaient pas trop, ont fini par admettre que je m’étais bien investi dans mon travail et qu’elles étaient reconnaissantes envers moi»,

raconte le religieux avec fierté.

Il y aura toujours une mission qui m’attendra  

Après cette expérience, René poursuit son ministère dans un milieu nettement plus calme. L’oblat est appelé à aider un curé responsable d’une mission paroissiale. Ça se passe dans une zone en dehors de la ville de Colombo, près du sanctuaire marial national de Notre-Dame de Madhu. Là-bas, il œuvre quelques mois avant de gagner le Canada pour faire des études. Une fois finies, René souhaite retourner au Sri Lanka. Mais fidèle à sa vocation, l’oblat aspire à continuer sa mission ailleurs dans le monde. De préférence dans un pays qu’il ne connaît pas; dans une culture qui lui est étrangère. Il y a une raison derrière ce choix qui peut paraître radical. René s’explique.

«Quand j’étais au séminaire mineur, chaque semaine on nous donnait une conférence dont le sujet avait à voir avec la Mission. Avec le temps, je sentais croître en moi le désir de partir et d’annoncer l’Évangile, même dans des pays que je ne connaissais pas – c’est d’ailleurs le même désir que je porte encore aujourd’hui. «Quand je pense à tous les sacrifices que les missionnaires ont dû faire pour arriver dans cette région du monde qui est la mienne… C’est grâce à ceux qui sont venus au Sri Lanka que, par exemple, j’ai appris à parler l’anglais. Pensez-y un instant : ils ont tout laissé ! Ils sont arrivés depuis l’Occident, laissant leur culture, leur langue, leurs mets, leur richesse, leur climat, leurs relations, leurs amis… C’est un effort à couper le souffle! «Oui, il faut avoir vécu une expérience spirituelle pour être motivé à se lancer dans une telle aventure. Oui, il faut croire en Dieu et avoir confiance en lui. Mais je pense que c’est grâce à leur personnalité, à leurs qualités humaines, que ces missionnaires ont été capables de faire ce qu’ils ont fait. Leur exemple m’a fait beaucoup réfléchir. Et j’ai réalisé que si tu es un oblat, tu dois faire l’expérience de la Mission, peu importe où les défis t’amèneront.»

*Ce texte est tiré de la Revue Univers  numéro 2 de l’année 2017, revue d’information et d’animation missionnaire au service de l’Église canadienne, publiée par l’Œuvre pontificale de la propagation de la foi. Consultez la revue ici