C’était un rituel. Presque tous les matins, Madame B. chez qui j’étais pensionnaire, lisait les feuilles de thé au fond de ma tasse. « Je vois des lettres… beaucoup de lettres ». Aussitôt, dans ma naïveté, je faisais la traduction: les « lettres », ce devaient être les articles de journaux que je produirais dans la journée. Rassuré, je partais pour le travail. J’étais alors journaliste pour un hebdomadaire local, à Maniwaki, dans la Haute-Gatineau.

Souvent, Madame B. me disait que ses talents n’étaient rien comparés à ceux de Madame G., à Messines. Un jour, avec presque toute la famille, nous sommes allés la visiter.

Le décor sombre de la maison lui donnait déjà une crédibilité de voyante. Arrivée à mon tour, Madame G. était peut-être épuisée de son marathon de consultations qui, jusque-là, s’était avéré un franc succès. Après avoir décliné à peu près toutes les professions libérales, la diseuse de bonne aventure n’arrivait toujours pas à trouver quel pouvait être mon emploi. Elle se décourageait presque. J’insistais. Finalement, elle me demande d’enlever mes lunettes et me regarde droit dans les yeux: « Êtes-vous prêtre? » Et spontanément je lui réponds: « Vous êtes proche! ». Dans mon esprit, il y avait une association entre le prêtre et le journaliste: tous deux s’adressaient à la population par des discours, l’un religieux, l’autre civil, la parole au centre de leur engagement. À l’époque, j’étais explicitement en recherche d’une foi vivante, j’allais à l’église tous les dimanches, pour m’exposer, pour donner une chance à Dieu de se manifester.

À la fin de la session, Madame G. me dit: « Moi aussi, j’ai un talent ». Ce n’était pas de tirer aux cartes, ni de lire les feuilles de thé. C’était le piano. Je ne me souviens plus de son tarif de cartomancienne, mais qui aurait consenti à payer ne serait-ce que 5$ pour entendre son concert?

Grâce à Madame G., je comprends mieux le récit évangélique quand Jésus déclare à Pierre et André: « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes ». Les forces et aptitudes déployées dans leur métier, les futurs disciples les emploieraient désormais pour participer à la mission d’évangélisation. Continuité et rupture. Un jour, j’ai vécu une rencontre semblable. La proposition était: « Je ferai de toi le porteur de la Bonne Nouvelle ». L’appel était parfaitement ajusté au désir de mon cœur, il le révélait, m’y donnait accès. Plus tard, en me remémorant cet épisode, j’ai compris le rôle de Madame G. qui m’aura permis de faire le lien entre mon expérience et ma vocation.

J’écoutais ce matin un récit semblable. Un ancien joueur de football, qui jouait pour Manchester, a ressenti la proximité de Dieu et peu à peu, un appel à la prêtrise et à la vie religieuse s’est précisé. Il est devenu Dominicain. Dans l’entrevue, il repérait, à travers divers éléments, une continuité entre ses deux vies pourtant si différentes: des coéquipiers, un instructeur, une certaine discipline. De l’extérieur, on serait frappé par l’aspect rupture, mais de l’intérieur, la continuité est tout aussi manifeste.

Madame G. était très perspicace. Elle mettait son intuition au service d’un rôle qui lui rapportait un certain revenu. Elle ne pouvait afficher son talent de pianiste, et encore moins celui de discerner les vocations! Rien d’occulte dans ce don qui permet de déceler là où une personne pourra le mieux se déployer, au plus près d’elle-même et de l’amour de Dieu. La vocation, c’est ce point de jonction entre rupture et continuité… une ligne de vie, dirait Madame G.

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