L’Afrique nous connaissons* 

 

L’Afrique est un continent si grand qu’on a parfois du mal à imaginer tout ce qu’il contient sur les plans culturel, social, humain et spirituel. Pour en savoir davantage, je me suis entretenu avec deux personnes qui ont ce continent à cœur.

Jean-François Bégin a vécu plusieurs années en Ouganda comme associé des Missionnaires d’Afrique. Aujourd’hui, il est le coordonnateur du Centre Afrika, un lieu de rencontre et de dialogue situé à Montréal qui aide les Africains nouvellement arrivés à trouver leur chemin. Mais c’est aussi un espace qui ouvre sur l’univers africain par le biais d’activités et de programmes éducatifs divers.

Anne Milamem, fondatrice de la coopérative Styl’Afrique, est intervenante au Centre. Dans une ambiance détendue, ces deux personnes originaires de pays très différents – lui du Canada, elle du Tchad – ont partagé avec moi leur passion commune pour l’Afrique. Entrevue.

Que connaissent les gens de l’Afrique ?

 JEAN-FRANÇOIS — Nous rencontrons beaucoup de gens issus de milieux dits « québécois » lors de nos activités – en particulier, lorsque nous organisons des rencontres dans les écoles. Les jeunes savent que l’Afrique est un continent, mais ils ne sont pas conscients de la diversité que cela implique. On parle ici d’une réalité pluriculturelle, que ce soit à l’égard des croyances, des ethnies, des modes de vie, des façons de se saluer, etc. Le continent africain constitue un univers vraiment vaste.

ANNE — Malheureusement, une bonne partie des personnes que je rencontre pense que l’Afrique constitue un pays. C’est pourtant un continent qui contient 54 pays. Or c’est la diversité de ses pays qui lui donne sa valeur. Quand, par exemple, quelqu’un me demande : «Quelle est la langue que vous parlez en Afrique ? », je réponds qu’on n’y parle pas une langue, mais plusieurs. Dans mon pays, le Tchad, par exemple, on parle 250 langues et dialectes. C’est comme cela dans plusieurs pays africains.

Vous, Jean-François, qui êtes Québécois, quel regard portez-vous sur l’Afrique ?

JEAN-FRANÇOIS — Quand je vois une personne africaine, je suis capable de reconnaître d’où elle vient. Je porte un regard sur sa physionomie, sur sa façon de parler, etc., et là, je sais que je fais face à une réalité particulière, précise, de tel coin de pays. C’est extrêmement important pour moi parce que cela me permet, à cause des connaissances que j’ai, de rencontrer et de saluer la personne avec une autre approche. Il y a des choses dans certaines cultures que je ne peux pas me permettre de faire, mais que je peux me permettre avec d’autres – cela dit, la chaleur de la relation humaine demeure un aspect commun chez tous les pays africains. Sauf qu’il y a des nuances, et elles sont importantes. Par exemple, en présence de Rwandais et de Burundais – à cause de l’histoire récente que ces gens ont vécue –, il est clair qu’il y a des sujets que je n’aborderai jamais avec eux. Entre ces deux pays, il y a encore trop de méfiance à cause des blessures qui sont encore fraîches.

Y a-t-il des choses communes entre les pays africains ?

ANNE — Bien sûr. Je prends, par exemple, la culture culinaire : chez nous, au Tchad, on pré- pare une pâte à base de farine de blé, de riz, de maïs ou de céréales qu’on appelle la boule. C’est un aliment de base qu’on trouve en Afrique de l’Ouest où il porte le nom de fufu. La chaleur humaine représente un autre élément commun partout en Afrique. Quand vous arrivez chez nous, c’est l’accueil, il y a de la chaleur, de l’entraide. En tant qu’Africains, nous n’avons rien, nous sommes pauvres – ou c’est du moins ainsi qu’on est perçus par les pays riches –, mais nous ne sommes pas si pauvres que cela. La richesse qu’on a en Afrique, c’est justement ces valeurs que j’ai nommées. On peut avoir rien, mais on est joyeux. Ce qu’on a, on le partage. Tu n’as pas besoin de frapper à la porte du voisin parce que la porte est ouverte. Tu es chez toi. Ce sont des valeurs qu’on ne trouve pas nécessairement ailleurs. Quand on quitte l’Afrique et qu’on arrive dans des villes comme Montréal, on éprouve de la nostalgie. On regarde autour de nous, on ne connaît pas nos voisins et ils ne nous connaissent pas.

JEAN-FRANÇOIS — J’aurais une nuance à apporter. D’après moi, il s’agit de valeurs qu’on a perdues ici au Québec. Je dirais plutôt qu’elles sont typiques de l’être humain. Ce qui me fascine du « monde africain », c’est qu’il y a quelque chose de primitif – dans le sens pur du terme signifiant «premier, essentiel». Chez les Africains, on est plus proche de la terre des ancêtres, on est plus proche de la «maison de notre père», on est plus proche des valeurs de la personne.

On dit qu’en Occident, les gens ont tendance à créer des stéréotypes, à porter des préjugés envers la culture africaine. Est-ce vrai ?

JEAN-FRANÇOIS — Il faut toujours tenir compte des conditions humaines et du contexte de vie dans lequel se trouve une personne. Je vous donne un exemple. J’ai vécu trois ans en Ouganda. Là-bas, les bananes poussent quasiment à vue d’œil. Il y a deux saisons des pluies, il fait chaud, la terre est riche, etc. Ces conditions font des gens qui habitent là des personnes qui n’ont pas beaucoup d’esprit d’initiative. Certains diraient – avec des lunettes occidentales – que ce sont des paresseux. Mais, en réalité, ils ne le sont pas. Les bananes poussent toutes seules, ils n’ont pas besoin de travailler pour les récolter! On ferait la même chose si nous étions à la place de ces gens.

Au bout du compte, plus on comprend le contexte de vie des autres, plus on arrive à les connaître…

JEAN-FRANÇOIS — Tout à fait. Je connais un artiste musicien. Il est issu de la tradition des Mandingues (peuple d’Afrique de l’Ouest). Ce musicien joue du balafon, un instrument millé- naire connu comme étant le xylophone africain. Cet instrument est confectionné avec des calebasses que les femmes et les hommes font pousser de la terre. Quand j’écoute cette personne jouer l’instrument, je me demande ce qu’elle est en train de me raconter. En réalité, on me raconte des histoires. Malheureusement, je ne comprends pas le langage, mais j’écoute et j’apprécie le son. Ici, on ne connaît pas assez ce moyen d’expression parce qu’on ne baigne pas dans cette culture depuis notre enfance, comme c’est le cas pour le musicien dont je vous parle. Mais quand on s’y intéresse, on se rend compte du travail de toutes les personnes qui ont amené cet instrument à être ce qu’il est aujourd’hui. Ce que je trouve intéressant, c’est que je fais des liens avec ma propre culture québécoise : quand j’écoute cette musique, je me rappelle des coutumes, des traditions de l’époque de mon enfance. Puis, je me dis: «On a perdu ces choses-là.» Mais quand on s’y attarde un peu, on s’aperçoit qu’il y a certaines traditions qui restent encore. Prenons comme exemple le conteur et poète québécois Fred Pellerin qui déterre les vieilles histoires de son village. Et pourtant, il n’a rien inventé. Ici au Centre Afrika, on rencontre des griots, des conteurs d’Afrique de l’Ouest, qui sont des porteurs de traditions très anciennes. On est habitué à ce genre d’oralité où on nous raconte, de façon imagée, des histoires avec une coloration de langage extraordinaire.

Communiquer est donc très important en Afrique…

ANNE — Les gens communiquent entre villages avec des instruments de musique. Pour annoncer une nouvelle, quelqu’un d’un village va produire un son avec son instrument de telle façon que les gens de l’autre village vont savoir s’il y a un malheur, un événement joyeux, etc.

 JEAN-FRANÇOIS — Je suis fascinée par la dimension de la communication chez les Africains. Tout à l’heure, Anne nous parlait de la nourriture. Quand elle prépare quelque chose, elle fait référence à toute une histoire. Le plat nous parle, il y a un langage dans la nourriture : cet aliment qui vient de tel coin, il est préparé d’une façon propre à son pays, etc. Je découvre de plus en plus que ce sont tous ces modes de communication ancestrale qui font le ciment entre les personnes, qui forment le tissu communautaire, l’arbre de vie des relations humaines. Nous, les Occidentaux, nous appelons cela la danse, la musique, les contes africains… Mais au cœur de toutes ces expressions, il y a cette notion de relation.

Puisque vous parlez de relation, un autre trait important de la culture africaine est celui du respect envers les personnes âgées, non?

 ANNE — Certainement. Surtout le respect des plus jeunes envers les plus âgés. Chez nous, on dit qu’un vieillard, c’est comme une bibliothèque, une encyclopédie. Les jeunes s’approchent des anciens pour connaître, pour savoir, pour hériter de tout ce que ces vieilles personnes ont vécu. Tandis qu’ici, au Canada, c’est le contraire. Quand les jeunes africains arrivent ici, ils sont mêlés, ils sont perdus dans la culture d’ici, et ils oublient donc complètement ce qu’est vraiment le respect envers les plus âgés.

JEAN-FRANÇOIS — Quand j’étais en Ouganda, chez les Batangas, et qu’on voyait un vieux arriver, on lui disait, dans sa langue : « Salut, le vieux.» Dire ces mots constitue un signe de respect. Des fois, quand je vois quelqu’un du Québec et que je l’appelle «le vieux », les gens trouvent cela insultant. J’en profite donc pour les sensibiliser en leur disant que je viens de lui faire un compliment. «Le vieux» ne signifie pas ce qui est usé, mais témoigne bien du vécu d’une personne, de tout ce qu’il a à nous raconter de la vie.

ANNE — Chez nous dans la famille, par exemple, les enfants appellent la mère la vieille et le père le vieux avec le plus haut respect pour ces personnes. Il s’agit ici du sage et de la sage. En Afrique, un jeune ne peut pas voir et laisser partir un vieillard ou une vieille femme portant quelque chose de lourd. Au contraire, on accourt pour aller aider la personne parce qu’en récompense, on recevra leur bénédiction. Les anciens nous bénissent, ils nous crachent sur la main… et là, on est béni pour toute la vie. Les centres de personnes âgées n’existent pas en Afrique. La personne la plus âgée est gardée dans la famille. Cette personne-là a tout fait pour qu’on soit ce qu’on est aujourd’hui. C’est à notre tour de lui retourner cette reconnaissance, ça lui revient.

JEAN-FRANÇOIS — Un proverbe burkinabè se dit comme suit: « Un vieux assis voit plus loin qu’un jeune debout.» Cette maxime me touche beaucoup. L’année dernière, en accompagnant un être cher de ma famille qui allait mourir, j’ai découvert comment la vie est plus précieuse qu’on le pense. J’ai réalisé que le processus vers la mort est déjà commencé du vivant de la personne. Il se fait comme une récolte de quelque chose de vraiment spécial. En accompagnant cette personne vers sa mort, je me disais que la façon dont on traite les personnes âgées est épouvantable. On les laisse seules… et ça me brise le cœur. On n’a tellement pas conscience de cette perte de sens! Quand on pense à «l’âge d’or», ça devrait vraiment être un âge d’or, car on s’en va vers quelque chose de grand. Ce qui nous attend, c’est la vie après la vie, et non la mort après la vie.

En conclusion, que devons-nous retenir de ce que vous avez partagé avec nous ?

 ANNE — Je me répète, mais je pense que c’est important de le souligner. S’il y a une chose à retenir, c’est qu’en Afrique, on n’a pas besoin de gratte-ciels, de limousines, de grandes maisons pour être heureux. On est heureux avec peu de choses. Les gens partagent ce qu’ils ont. C’est ce que nous voulons montrer aux gens d’ici qui ne connaissent pas bien notre continent. L’Afrique n’est pas que la pauvreté, la misère ou les guerres. Malgré les problèmes que nous pouvons éprouver, nous sommes joyeux! JEAN-FRANÇOIS — Il faut avoir le réflexe d’avoir un autre regard sur l’Afrique… un autre regard sur la vie, tout court. Les médias d’aujourd’hui nous envoient des images de partout en Afrique qui, certes, nous touchent. Quand je regarde la situation du conflit en cours au Soudan du Sud, par exemple, ça me brise le cœur. En même temps, l’image que la caméra nous transmet par le biais des médias porte à croire que c’est cela, le Soudan du Sud. Pourtant, il y a des coins de ce pays où la vie continue, où il y a de belles choses qui se passent. On ne peut pas oublier ce conflit, et il faut même en parler et sensibiliser les gens. Mais trop souvent, on concentre notre regard sur ce qui ne va pas bien. L’Afrique a un lourd héritage médiatique qui l’a complètement défigurée, loin de ce qu’elle est vraiment… et c’est dommage ! C’est dommage parce que ce n’est pas l’Afrique que nous connaissons, ce n’est pas l’Afrique que nous avons vue. Il y a tellement de personnes qui voyagent et découvrent les pays d’Afrique et y retournent, fascinées par leur expérience. Peut-être parce que, justement, on retourne dans la «maison de notre Père».

Le Centre Afrika, au service de l’identité africaine

ANNE — Je suis très contente que les Pères Blancs aient pris l’initiative de mettre en place le Centre Afrika. C’est grâce à lui que les gens nous connaissent, nous les Africains. Ce centre fait en quelque sorte la transition entre les immigrants africains et les Canadiens. Un bon exemple de cela, ce sont les Journées africaines, que nous célébrons une fois par année. Un des objectifs de ces journées est de rassembler les Africains. C’est une façon de les aider à ne pas oublier d’où ils viennent. En même temps, cette activité est une occasion de nous faire connaître aux autres qui sont d’ailleurs.

JEAN-FRANÇOIS — Le Centre Afrika est plus qu’un espace physique, c’est un espace de rencontres. Notre réseau rayonne en dehors du Centre, puisqu’il est fait de personnes qui sont déjà passées par ici. Notre but – autant pour les intervenants que pour nos partenaires –, c’est d’aider et de guider les gens qui fréquentent le Centre afin qu’ils puissent prendre leur envol par la suite. Tout est toujours à recommencer pour nous. Il faut travailler fort pour mobiliser des personnes afin de nous aider quand on fait des ateliers. Il faut aussi accueillir de nouvelles personnes, les mettre en marche, etc. C’est un travail qui est, à la fois, prenant en termes d’énergie et extrêmement valorisant. Une activité comme les Journées africaines – dont on vient de célébrer la 13e édition –, traduit une certaine réalité de la diversité africaine qui existe. Nous pensons que cela a beaucoup de valeur, puisque celle-ci a le potentiel d’enrichir notre société sur le plan humain. Le cadre, tel qu’il est conçu, donne l’occasion aux gens de créer des liens entre eux, d’ouvrir des avenues, etc. Ce que nous voulons, au fond, c’est que les gens rebâ- tissent ce qu’ils ont perdu quand ils ont quitté leur pays : leur famille élargie. Le but, c’est qu’ils créent une famille élargie. La plus grande richesse pour l’Africain, c’est sa famille. Quand il la perd, il est dépossédé… parce qu’il a perdu l’essence même de ce qu’il est : son identité.

*Ce texte est tiré de la Revu Univers  numéro 2 de l’année 2017, revue d’information et d’animation missionnaire au service de l’Église canadienne, publiée par l’Œuvre pontificale de la propagation de la foi. Consultez la revue ici