Un Nigerian au service du peuple Innu*

Le père Ali Nnaemeka est missionnaire oblat de Marie-Immaculée. Il est issu du peuple Igbo qui provient du sud-est du Nigéria. Mais depuis quelques années, Ali fait partie d’une équipe de quatre missionnaires oblats qui travaillent avec huit communautés innues de la Côte-Nord au Québec. Le groupe de religieux est composé d’un Québécois, d’un Malgache, d’un Camerounais, et du père Ali que j’ai eu le plaisir de rencontrer récemment. Entrevue.

Le père Ali est en charge de deux communautés chrétiennes situées dans la région de la Côte-Nord : la communauté d’Ekuanitshit (ou Mingan), qui se trouve à environ dix heures de route de la ville de Québec, et celle de Matimekush-Lac-John (à Schefferville), située quelque 700 km plus au nord.

«La particularité avec la communauté à Schefferville, c’est que ça prend une heure pour s’y rendre par avion et 12 heures pour faire le trajet par train, explique Ali. Mais comme le billet d’avion est plus cher, je suis obligé de m’y rendre en train. C’est pour cela que je reste deux semaines dans chaque communauté quand je vais les visiter.»

Cette information sur le déplacement et les moyens de transport que nous donne Ali évoque une terre immense, un endroit lointain et peu accessible. On pourrait se demander ce qui pousse un Nigérian à quitter son pays pour faire mission au nord du Canada. C’est une question parmi plusieurs que j’ai posée au missionnaire.

Du Nigéria au Canada: est-ce par chance que vous êtes ici ?

PÈRE ALI — Non, ce n’est pas par chance, ni par hasard… ni même à cause de la Providence. C’est voulu, c’est demandé, c’est planifié. Un confrère de notre congrégation est arrivé au Canada deux ans avant moi et on a voulu que j’aille le rejoindre. Bien avant ça, quand j’ai décidé d’être missionnaire, j’avais le désir d’aller en mission dans un autre pays. Mais au cours de mes années de formation, j’ai décidé de rester au Nigéria. Et voilà qu’environ un an avant mon ordination sacerdotale, ma congrégation m’a demandé si je voulais aller au Canada. J’ai considéré la proposition et je l’ai finalement acceptée.

Pourquoi avez-vous accepté ?

PÈRE ALI — Parce que la mission autochtone au Canada fait partie des premières missions des Oblats. Mais il y a une autre raison. Je considère que l’Église canadienne a beaucoup donné au monde en termes d’argent, mais aussi en termes d’apports missionnaires. Pensons à tous ces missionnaires québécois ou canadiens qui sont sortis de leur pays pour aller ailleurs. Oublier cette Église qui a beaucoup donné au monde entier serait une chose injuste et ingrate.

Alors, comment se passe l’intégration dans une communauté autochtone comme la vôtre ?

PÈRE ALI — Au début, ce n’est pas évident. Pour vivre une bonne intégration, il faut tenir compte de plusieurs choses : il faut que les gens de la communauté soient sûrs que tu aimes la communauté, que tu es là pour être avec eux; il faut aussi que tu partages leurs milieux de vie, leur manière d’être, etc. C’est une pastorale de pré- sence dans tout le sens du mot: présence dans la joie comme dans les moments de tristesse; présence dans les milieux scolaire, familial, hospitalier, etc.

Je suppose que vous devez travailler davantage auprès des croyants autochtones…

PÈRE ALI — Dans le monde autochtone, c’est difficile de distinguer clairement la communauté chrétienne de celle qui ne l’est pas, pour la simple raison que tous les membres sont croyants. Évidemment, tous les gens ne viennent pas à l’église. Mais nous, les missionnaires, on reste disponibles pour eux. On est au service de tous. Notre mission n’est pas strictement de célébrer la messe ou de donner les sacrements. On est appelés à faire partie de la communauté. Il m’arrive d’aller régulièrement à l’école pour rencontrer des jeunes et faire des activités avec eux; d’aller à la maison de la culture pour participer aux activités communautaires; d’aider à l’organisation des jeux autochtones, etc.

Vous devez donc être très sollicité…

PÈRE ALI — C’est vraiment important que je sois là. Je le sens particulièrement quand il y a des funérailles. Il y en a demain, justement. Mais voici le dilemme: j’ai un engagement demain, ici à Montréal, et je ne pourrai donc pas être à Schefferville. De plus, l’autre prêtre qui me remplace est dans une zone trop éloignée de cette communauté. Mais les gens veulent qu’on soit là. Chaque fois qu’on n’est pas avec eux, ils expriment leur jalousie. Si bien que si j’ai un engagement dans une autre église, par exemple, il y a toujours au moins une personne qui s’approche de moi pour me dire que je les abandonne. En fait, cela démontre que les gens nous aiment. Ils sont heureux qu’on soit là avec eux.

Interagissez-vous avec la communauté en innu? Parlez-vous la langue ?

PÈRE ALI — Non, je ne la parle pas encore. Je commence à la comprendre, ce qui me permet de célébrer la messe en innu. Pour mes homélies, il y a quelqu’un qui traduit mes mots. Mon objectif ultime est d’arriver à parler l’innu. Mais j’avoue que c’est une langue difficile à apprendre pour moi, parce qu’elle est totalement différente des autres que je connaissais auparavant. Cela fait trois ans que je suis en mission ici, et je n’arrive pas encore à parler l’innu.

Et la culture innue : y a-t-il des parallèles à faire avec la vôtre ?

PÈRE ALI — Bien sûr! Les communautés autochtones – même si on n’est pas de la même région du monde – vivent une réalité qui est pratiquement la même que la nôtre au Nigéria. L’univers autochtone est plus ou moins le même que celui d’où je suis originaire. La place de la famille dans la vie de l’individu, par exemple, est aussi capitale pour la culture innue que pour la mienne. L’individu existe par rapport au groupe dont il est issu. Il en va de même pour le nom de la personne, qui désigne la famille à laquelle on appartient. Il y a également des similarités sur le plan spirituel. Chez nous, la relation avec la terre et les objets est sacrée. Du côté des autochtones, tout est sacré. Quand je suis arrivé au Québec chez ces communautés, j’ai constaté que je me retrouvais avec un peuple qui garde les mêmes valeurs que le mien, même si elles s’expriment différemment. Cela dit, je suis conscient qu’il ne faut pas tomber dans le piège de se dire que l’on connaît la culture de l’autre parce qu’il y a des choses en commun avec la sienne.

Mis à part ce qui se ressemble dans vos cultures, comment vous y prenez-vous pour vivre avec ce qui est différent ?

PÈRE ALI — Les différences culturelles m’intriguent. Et plus c’est intrigant, plus cela m’interroge et me pousse à aller au-delà des choses que je connais. Je ne suis pas quelqu’un qui aime les zones de confort parce que cela m’empêche d’évoluer en tant que personne. Donc, quand on me confie une mission qui présente des difficultés, je ne baisse pas les bras. Au contraire, cela me donne envie de les affronter et de me dépasser.

 Vous ne vous découragez pas ?

PÈRE ALI — Cela ne veut pas dire que c’est facile, mais c’est un défi stimulant. Je ne me décourage pas parce que je prends du temps pour observer les gens. Chaque fois que j’arrive dans un milieu de mission, je prends un temps assez important pour observer, apprendre des choses et poser des questions aux personnes. Mon programme missionnaire tient au fait que je suis envoyé auprès d’un peuple avec qui je marche. Si on regarde la vie de Jésus, on remarque qu’il ne passait pas tout son temps avec ses disciples à enseigner. Il marchait avec eux, il les voyait vivre. Quand les apôtres avaient faim, lui aussi avait faim. Il n’était pas détaché de leur réalité, même s’il était le Fils de l’Homme. Comme Jésus, je fais chemin avec ma communauté, ici, en tant qu’animateur. Mais l’animateur n’est pas plus important que ceux qu’il anime. Le prêtre et sa communauté doivent se compléter.

Quel est le sens que vous donnez à votre mission?

PÈRE ALI — Il y en a deux. Comme je le mentionnais au début, il s’agit de sauvegarder l’œuvre autochtone. La laisser mourir serait vraiment laisser mourir une partie de l’histoire de notre congrégation. Deuxièmement, refuser de venir aider cette mission de la Côte-Nord serait ne pas être reconnaissant envers tout ce que l’Église québécoise a fait et continue de faire. Je ne vois pas cela comme un retour des choses. Plutôt comme la collaboration qui existe entre les Églises. L’Église est une famille, et la famille s’entraide. Tous ses membres ne doivent pas habiter aux mêmes endroits alors qu’il y a du travail à faire ailleurs. Partir de mon pays n’était pas une chose facile à faire pour moi. Au Nigéria, j’étais dans une mission que j’aimais, dans une paroisse que j’adorais. Nous avions une école et nous avions créé un projet pour elle. Je rêvais de pouvoir aider ces gens qui en avaient besoin. L’idée de quitter mon pays, c’était comme une mort, car il a fallu laisser toute une mission. C’est alors que je me suis dit qu’il y avait plus de possibilités de me faire remplacer par un prêtre au Nigéria qu’au Canada. Donc, j’ai décidé de venir ici… et je ne regrette pas de l’avoir fait! Parce que la mission, ici, au Canada, c’est surtout la mission autochtone, chez les Innus. Si je devais recommencer, je referais le même chemin.

*Ce texte est tiré de la Revue Univers  numéro 4 de l’année 2017, revue d’information et d’animation missionnaire au service de l’Église canadienne, publiée par l’Œuvre pontificale de la propagation de la foi. Consultez la revue ici